Me voilà donc vendredi soir à Inor après avoir traversé Stenay. Première impression de ce pays qui bien qu'au « Nord » est étonnamment beau, serein, dégageant une impression d'intemporalité et de tranquillité. Comment a-t-on pu, lors des derniers conflits, notamment, s'étriper aussi sauvagement ici ? !
La Meuse, ici en son adolescence mais présentant déjà les caractères adultes qu'elle affermira plus loin, m'apparaît sereine et langoureuse. A Inor débutent les premiers méandres de la rivière qui la caractérisent plus en aval. Il s'agit bien d'un des deux fleuves majeurs (avec le Rhin) qui structurent l'ancienne Austrasie. La Meuse qui attire les allitérations : meuh des bovins qui broutent sur ces rives, amusement. Au-dessus du fronton de l'église du village qui présente encore des restes de peinture laissant apparaître l'oeil de Dieu dans le triangle, figure donc le fameux cartouche N. O. D.
Je pensais en trouver rapidement la signification, sur la base, par exemple de Noster Omnipotens Dominus (ou même D. O. N.), mais il apparaît que ces trois lettres restent une énigme : aucune abréviation ou acronyme n'existe apparemment dans le latin ecclésiastique. Par contre, je tombe régulièrement sur le Pays de Nod (cf. génèse 4,16) lieu où fut exilé Caïn et où il prit femme. Une recherche avec « Pays de Nod » nous plonge derechef dans une ambiance « satanique » : Lilith, vampires, Lucifer, etc. Le Pays de Stenay colle bien à sa réputation ! Bref ! Premier « mystère » ! Qui pourra m'indiquer la signification de ce NOD ?
Samedi matin, en attendant de rencontrer l'ami Maurice, je vais à la recherche des diables. Les voici :
Remarquez leurs expressions toutes différentes : presque joviale de celui de la mairie, ambiguë et méphistophélique de celui de la Salle des Fêtes, plus renfermée et attristée de celui du Monument aux Morts.
Une fois la jonction faite avec Maurice, nous prenons le chemin de la fameuse fontaine près de Charmoy. Et là, ce ne fut pas une partie de plaisir ! Une dizaine de km aller-retour sous la pluie et dans la boue ! Du moins à l'aller - pour la boue - car on découvrit qu'il existait un itinéraire plus civilisé pour le retour ! On nous expliqua ensuite que le chemin que nous avions suivi était bien le chemin traditionnel de haute antiquité du pèlerinage sur les lieux du meurtre de Dagobert II, itinéraire transmis de génération en génération depuis le IXe siècle - voire avant ; le pèlerinage s'effectuait avec le transport des reliques gardées à Stenay. Mais avec la destruction de quasiment tout ce qui restait attaché à Dagobert (église, relique, etc.) entre le XVIe et le XXe siècle, le pèlerinage ne fut plus assuré après la Révolution. Mgr. Mangin (on en parlera plus loin) tenta de lui redonner vie au tournant du siècle (XIXe/XXe) mais n'y parvint pas. C'est le Cercle Saint Dagobert qui réussit, dans les années 1980, enfin, à relancer cette tradition en s'étant fait « prêter » une infime partie des reliques de Saint Dagobert, échappées par miracle aux diverses destructions, et conservées dans la cathédrale de Verdun. Depuis, chaque année, le dernier week-end d'août, le pèlerinage a lieu depuis Charmoy jusqu'à la fontaine.
La fontaine elle-même est une fontaine d'eau très claire et limpide sous le couvert de quelques arbres qui parsèment la clairière. Du chêne légendaire, il ne reste rien, les essences d'arbres étant surtout limitées au hêtre. Cette fontaine est maçonnée (à priori depuis toujours, semble-t-il, d'après la Présidente du Cercle) et rappelle Brocéliande, le Perron de Merlin en moins.
Le texte le plus ancien sur les évènements de Stenay en 679 est la Viti Wilfridi, ou vie de Saint Wilfrid d'York, le mentor de Dagobert II qui l'a éduqué lorsqu'il était en exil et qui a été l'artisan de sa remise sur le trône d'Austrasie. Cette Viti a été écrite par un disciple de Saint Wilfrid, le chantre d'York, Eddius Stephanus quelques années à peine après la mort de Wilfrid qui eut lieu en 709/710. Mais Eddius ne dit rien de ce que devint la dépouille de Dagobert. C'est encore dans le manuscrit de Gorze qu'est détaillé le devenir de la dépouille du Roi, mais aussi dans d'autres documents : cf. «Histoire du royaume mérovingien d'Austrasie » par M. A. Huguenin, Paris 1862 qui cite la « Vita S. Dagoberti reg. et martyr., auteur anonyme dans les annales ecclésiastiques de Le Cointe, t. IV, p. 547. Cette relation précise : « Qui ibi erant fideles, tollentes sanctum corpus et in sandapilâ ponentes transluerunt illud in locum nunc Satanagus vocatum, et ibi sepelierunt in oratorio S. Remigii ubi diutino tempore mansit humatus in saxeo sarcophago, terrâ ubique cooperto », soit, comme le traduit, en le résumant, Huguenin : « Quelques fidèles serviteurs recueillirent son corps, le portèrent à Saint Rémy de Stenay et le déposèrent dans un cercueil de pierre qu'ils descendirent sous les dalles de l'église. » Semble-t-il (je ne peux vérifier entièrement ce point !), les traditions anciennes, avant le XVIe siècle, plaçaient bien la dépouille de Dagobert II à Stenay.
Après son meurtre près de la Fontaine d'Arphays, la dépouille du Roi fut donc, dit-on, transportée dans le château de Charmoy (s'il existait à l'époque). Aujourd'hui, il y a deux châteaux (à cause d'un partage passé et d'une histoire de frère) :
En poursuivant la route, une croix de carrefour se dresse au croisement de la route et du chemin menant à Charmoy. Sur le socle, on remarque une belle croix de Malte et, en fouillant diverses inscriptions datant vraisemblablement de la guerre ou plus récentes : Swastika, noms de personne comme Delor (!), mais aussi des signes plus intrigants ressemblant aux signes de la Tour du Prisonnier de Gisors ou aux graffitis templiers de Domme : triangles surmontés d'une croix avec tous les « noeuds » du dessin marqué par un point plus profond.
Plus loin, la royale dépouille fit une nouvelle halte, dit-on, à l'église de Mouzay.
Je visitais cette église le dimanche ; Maurice ne l'a pas vue. Extérieurement, sans intérêt spécial, cet édifice du XIXème a malheureusement remplacé l'édifice antérieur dont il ne reste rien. Cependant, un bloc calcaire (alors que tout dans la région de Stenay est en grès jaune) situé au coin sud-ouest de l'église a attiré mon attention. La légende locale en fait le Trône de Dagobert.
Par contre, en pénétrant à l'intérieur, les vitraux ne manquent pas d'intérêt ! J'ai même cru un instant tenir LE scoop en constatant que deux vitraux avaient été financés par des gens de l'Eure et de Gisors ! Las, en rentrant, je dus déchanter en découvrant que ce scoop avait été remarqué depuis plusieurs années ! (cf. http://www.stenay.org/stenay/stenay-mouzay.php). Je me console en me disant que j'ai encore « la vista » ! car je ne suis resté dans cette église que 3 à 4 minutes ! Sur les photos, j'attire également votre attention sur deux points !
Continuons à suivre la dépouille du bon Roi. Nous arrivons à Stenay, sur le lieu de l'ancienne église Saint Rémy d'abord, puis Saint Dagobert à partir de la canonisation du Roi au IXe siècle. En effet, en septembre 872, les restes de Saint Dagobert sont exhumés du sol de l'église Saint Rémy dans lequel ils reposaient depuis 679. Charles le Chauve convoque alors immédiatement un concile à Douzy (dans son palais situé à 18 km de Stenay où il résidait alors au moment des faits, semble-t-il) et fait procéder à la canonisation du roi qui sera validée par les évêques de Reims et de Verdun, avec fête fixée au 10 septembre, jour de l'invention ou de la canonisation car il me semble difficile de concilier en une seule journée ces deux faits.
Lieu de l'ancienne église Saint Rémy, puis Saint Dagobert (© Al Sufi) La construction est singulièrement accélérée ou amplifiée ? après 882 où l'invocation du Saint est sensée avoir fait reculer les Normands et épargné Stenay. De même, la renommée et la dévotion à Saint Dagobert prennent une ampleur nouvelle : c'est peut-être de cette époque que datent les débuts du pèlerinage à la source Arphays qui perdura jusqu'à la révolution et rassemblait trente-sept communes des environs de Stenay, ce qui n'est pas une paille ! En 1086, Godefroy de Bouillon délivre Stenay du siège mené par le comte-évêque de Verdun. Godefroy change également à cette époque le statut de l'église Saint Dagobert : il chasse les chanoines et y établit les bénédictins de Gorze. L'église devient alors un prieuré dépendant de Gorze, et ce, jusqu'à la révolution. P. Ferté note malicieusement qu'à Gorze, Sainte Dorothée est spécialement honorée avec Saint Gorgon et que la fête de la sainte y est fixée au 9 septembre, vigile de la fête de Saint Dagobert !
Lieu de l'ancienne église Saint Rémy, puis Saint Dagobert (© Al Sufi) Stenay se compose en fait de deux villes : la cité haute, ancienne forteresse et la Citadelle construite après la conquête de la Ville en 1591 par Henry de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, sur des principes qui seront repris par Vauban mais qui sont antérieurs. La Citadelle est située en contrebas et au Sud de la Ville haute. L'église Saint Rémy, très ancien établissement, a été édifiée sur le cimetière gallo-romain qui se situait à l'extérieur de la ville. Au moment de la construction de la citadelle, cette église fut traversée de part en part pour former la porte d'accès principale de la Citadelle en venant de la Ville. Bien « amochée », l'édifice restait cependant debout, mais il fut définitivement ruiné par les troupes allemandes en 1944, le 3 septembre, lorsqu'elles durent quitter Stenay, par vengeance et besoin de détruire ou pour d'autres motifs ? (voir plus loin « Pierre curieuse »). Puis en 1965, le propriétaire du terrain, voulant construire sa maison, retrouva par hasard le portail de l'ancienne église Saint Dagobert, portail transféré et conservé miraculeusement dans la cave de l'Association « Cercle Saint Dagobert » que nous allons maintenant visiter. A propos de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, j'avais relevé que Turenne, localité du Lot, se situe sur le méridien de Crozant (cf. « L'aiguille creuse ») et que les vicomte de Turenne furent également seigneurs de Bouillon, dont un des premiers duc, le fameux Godefroy, était fils d'Ida de Boulogne également sur le même méridien de Crozant. Cette appropriation de Bouillon par les Turenne eut lieu justement avec Henry de la Tour d'Auvergne qui épousa Charlotte de La Marck le 15 novembre 1591 (elle avait 17 ans !), unique héritière du duché de Bouillon et de la principauté de Sedan. Là où le destin est facétieux, c'est que le jour même, et la nuit !, de ces noces avec Charlotte, la Tour d'Auvergne, plutôt que d'être avec sa nouvelle femme, marcha sur Stenay et la prit d'assaut ! Ce lien donc entre Crozant/Turenne/Boulogne se concrétisa ainsi à Stenay !
Al Sufi, Strasbourg, avril et décembre 2008 |




























Charles le Chauve décide également de la construction d'une collégiale avec installation de chanoine, dédiée au Saint, sur l'emplacement de l'ancienne église Saint Rémy.
Plus rien ne subsiste aujourd'hui de l'église Saint Dagobert, tout le monde s'étant acharné, depuis La Tour d'Auvergne jusqu'aux Allemands lors de la dernière guerre et aux habitants d'aujourd'hui, à faire disparaître toute trace de cet édifice. C'est grâce aux explications données par Mme Bonnefoy, du Cercle Saint Dagobert, que j'ai pu retrouver le lieu. 
