Fontaine Arphays dans la forêt de Woëvre - © Al Sufi D'où vient cette information ? Nul ne nous le dit vraiment. Vient-elle de quelques anciennes chroniques du temps de Dagobert ou de son étrange canonisation aux temps carolingiens ? d'un vieil « érudit local » en mal de légende ? Tentons d'y voir un peu plus clair ! L'abbaye de Gorze, située près de Nancy, était une des plus importantes abbayes de Lorraine. Au XIe siècle, Godefroy de Bouillon chasse les chanoines de l'Eglise Saint Dagobert de Stenay pour en faire un prieuré dans lequel il installe des bénédictins de Gorze. Saint Dagobert de Stenay resta sous la dépendance de Gorze jusqu'à la révolution.
C'est, somme toute, assez maigre et la question ne me semble pas encore tranchée !
La nymphe Aréthuse par Charles Alexandre Crauk, 1889 - http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/ La donne, si j'ose dire, change alors considérablement. Alphays nous ramenant d'évidence au fleuve Alphée, le grand fleuve d'Arcadie. Alphée se dit en grec Alpheios ou Alpheos et son étymologie ne vient pas d'Alpha mais bien du verbe Alphi, alphedos (manger, à rapprocher du verbe plus courant phageïn). L'Alphée, c'est bien ainsi le fleuve nourricier, celui qui procure aux hommes la nourriture et la richesse. Fleuve qui draine les traditions et les secrets d'Arcadie et d'Elide, et qui distribue, à l'issue d'un parcours souterrain, sa manne bénéfique également en Sicile, sur « l'île » d'Ortygie, à Syracuse, où se trouve la fontaine Aréthuse. Arphays ne serait-elle pas ainsi une des résurgences du Fleuve arcadien, et son nom, pour le coup, ne proviendrait-il pas d'une nymphe de ce pays d'Argonne ?
On a souvent associé cette fontaine d'Arphays à la représentation de la Fontaine de Fortune faite par Bathélémy van Eyck vers 1457 pour illustrer le poème allégorique de René d'Anjou « Le Cuer d'Amour espris ». La Fontaine Aréthuse sur l'île d'Ortygie à Syracuse - http://www.ilpodere.it/img/location2_b.jpg Cette extraordinaire « vignette » représente Cuer, avatar de René issu d'un songe, méditant l'inscription gravée sur le marbre noir d'une fontaine avertissant le passant que boire l'eau de cette fontaine conduit à des désagréments. Au pied d'un arbre, Désir, qui accompagne Cuer, se repose. La scène se passe à l'aube ; un jour éclatant se lève, malgré ce qu'il convient d'appeler la première représentation du « soleil noir de la mélancolie ». Contre l'arbre, une lance est appuyée. Curieusement, les ombres filent dans deux sens différents, peut-être pour marquer le temps qui passe et la durée de la scène.
"La Fontaine de Fortune" par Barthélémy van Eyck, 1457, Vienne - http://baguenaudes.over-blog.org/article-25558704.html Les lignes qui suivent sont issues, en grande partie, de la lecture de l'analyse littéraire du thème de la mélancolie, notamment au Moyen-Age et présentée sur le site La présentation des textes commence par un extrait du « Livre de l'Espérance » d'Alain Chartier, nommément cité par René d'Anjou dans son poème du « Cuer d'Amour espris » : la filiation est donc certaine. Alain Chartier est né à Bayeux vers 1385 et est mort à Avignon vers 1430. Le Livre de l'Espérance a été écrit en 1429, à la veille de la délivrance d'Orléans par la Pucelle. « Et en cest point vint vers moy une vielle toute desaroyée et comme non chalant de son habit, maigre, seiche et flaitrie, a couleur pale, plommee et ternie, le regart bas, la voix entreprinse, et la levre pesant. Son chief estoit toqué du cueuvrechief sale et encendré, son corps affublé d'un mantel de tenné. A l'aproucher sans mot dire m'envelopa soudainement entre ses bras et me couvry visage et corps de ce maleureux mantel : mais de ses bras si estroit me serroit que je sentoye mon cueur au dedans destraint comme en presse : et de ses mains me tenoit la teste et les yeulx embrunchés et estouppés, si que m'avoye laisir de voyr ne de ouir. [...] Et depuis ay je sceu que ceste vielle s'apelle Melencolie, qui trouble les pensees, deseiche le corps, corrompt les humeurs, affoiblit les senssitifz espris, et maine l'omme a langueur et a mort. Par elle, selon la doctrine de Aristote, ont estoy et sont souvent les haulx engins et eslevés entendemens des parfons et excellens hommes troublés et obscurcis, aprés frequentation de trop parfondes et diverses pensees. » Ce thème de la Mélancolie sera par la suite souvent repris dans la littérature. Mélancolie vient de deux mots grecs, Cholé (choles), qui signifie bile noire, humeur noire, et Mélas (mélaina, mélan) qui signifie noire. On a donc, dans Mélancolie une insistance particulière sur la « sombritude » de la situation ; mélancolie, c'est l'humeur noire, noire de chez noir !
Mélencolia I de Dürer, 1514 - Droit cy devant soubz ce perron
Détail du carré magique de Dürer - http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7e/Albrecht_D%C3%BCrer_-_Melencolia_I_%28detail%29.jpg Mélancolie/Carré magique, même combat ! ? Les points d'ancrage et de passerelle entre Stenay et Fortune s'accumulent et se tissent. Poursuivons notre itinéraire mélancolique avec Paul Verlaine, né à Metz (à une heure de Stenay), auteur de poèmes saturniens (1866) ou le thème du noir et de la mort sous-tend l'ouvre : Dans les bois D'autres, - des innocents ou bien des lymphatiques, - Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu'un remords Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde, Surtout les soirs d'été : la rougeur du couchant Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant Ne dirait-on pas une description de la sombre forêt de Woëvre et de l'assassinat du bon Roi ? Terminons ce rapide tour mélancolique par le très célèbre « El desdichado » de Gérard de Nerval (Les Chimères, 1854), qui baigne entièrement dans l'atmosphère mélancolique, dont les interprétations ésotériques et « castelrennaises » font florès : Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé, Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé, Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron : Le fameux « Soleil Noir » que l'on a déjà rencontré à deux reprises trouve ici son expression magnifiée ! Le lien avec la Mélancolie et Dürer est également explicite chez Nerval. En témoigne ce passage d'Aurélia (Première partie II) : « Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et en traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle étrange. Un être d'une grandeur démesurée, - homme ou femme, je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l'Ange de la Mélancolie , d'Albrecht Dürer. Je ne pus m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut. » Après ce rapide aperçu des réflexions mélancoliques, on saisit mieux, me semble-t-il, les rapprochements qui ont pu être faits et la similitude d'ambiance ainsi que les liens souterrains qui joignent la Fontaine Arphays à la Fontaine de Fortune de René d'Anjou. Et In Arcadia Ego ? Peut-on rattacher à cette tradition mélancolique le thème du fameux « Et In Arcadia Ego » ? A mon sens, non ! Le thème est ici une réflexion philosophique sur la mort, la brièveté de la vie et l'égalité de tous devant la Camarde. Elle s'apparente plus alors au thème des Danses macabres ou du transi de Gisors. Un dernier clin d'oil Je vous propose de clore ce voyage mélancolique à Tarascon, une des villes du Bon Roi René. La ville à voulu rendre hommage à son lointain seigneur en érigeant une réplique de la Fontaine de Fortune (« louche » pour boire comprise), je vous la laisse admirer ici !
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Al Sufi, Strasbourg, avril et décembre 2008 |

Le lieu, désormais mythique, où fut assassiné Dagobert II un certain 23 décembre 679 en forêt de Woëvre, au sud-ouest de Stenay, portait auparavant le nom, nous dit-on, de fontaine Arphays. Arphays, donc ! 

Me rabattant sur le nom et armé de mon dictionnaire grec (Magnien-Lacroix), car ce nom me semblait de consonance hellène, je cherchais les mots commençant par AR, sans succès. Puis, en jetant un coup d'oil au nom grec du fleuve Alphée, je découvrais le mot alphano (procure des ressources) où il est indiqué que ce mot peut être comparé au sanscrit arghas (valeur, prix). D'où mon l'hypothèse ici présentée : Arphays ne peut-il être une forme archaïque d'Alphays ? (Les Grecs étaient aussi des Celtes, non ?). D'après le peu d'indice que j'ai recueilli (mais je ne suis pas versé en philologie !), cette hypothèse est loin d'être absurde, R et L pouvant s'interchanger assez facilement, d'autant plus si le R est « roulé ». 
Les attributs de cette représentation ainsi décrits, fontaine, dormeur, lance, ainsi que la personnalité initiée de René d'Anjou, qui a commandé l'ouvre, ont fait penser à certains que cette image faisait référence à l'assassinat de Dagobert II en forêt de Woëvre. La Fontaine de Fortune serait ainsi la Fontaine Arphays. L'argument me paraît cependant faible et « tiré » par les cheveux diaphanes de l'Allégorie et de l'Analogie. Il faut donc aller au-delà, me semble-t-il, pour entrevoir le fil ténu qui relie ces scènes.
« La Fontaine de Fortune » de René s'inscrit bien dans ce courant, d'une part par la filiation revendiquée par René avec Chartier, d'autre part par le thème même du passage de la Fontaine où il est insisté sur le marbre noir du monument, sur l'eau « noire, hideuse et malnecte » de la fontaine :
Au passage, on notera l'allusion à Virgile que d'aucun recense comme le premier à avoir introduit le thème des bergers d'Arcadie. Il convient en outre de souligner que l'épisode de la Fontaine de Fortune constitue le centre de l'ouvre de René d'Anjou, sa mise en « abîme », héraldiquement parlant. 




